Déficit commercial : à quand la remise en question ?

Les chiffres du commerce de biens pour 2023 ont été publiés cette semaine. Pour une nouvelle année, ils se maintiennent à un niveau très dégradé et atteignent un déficit de près de -100 milliards d’euros.
Ces résultats soulignent l’échec des politiques menées depuis plus de 10 ans. En particulier, les allègements massif du coût du travail pour les entreprises n’ont pas permis de redresser la situation malgré leur coût pour les finances publiques.

La dégradation du déficit commercial français se poursuit

Contrairement à l’annonce d’une réindustrialisation en cours, la France connaît un affaiblissement continu de ses parts de marchés et n’a pas rétabli sa situation depuis la crise sanitaire. L’amélioration entre 2022 et 2023, de l’ordre de 63 milliards d’euros, tient essentiellement à la baisse des prix de l’énergie. Le solde des échanges de biens manufacturés reste très fortement négatif à -54,8 milliards d’euros en 2023 contre -35,9 milliards d’euros en 2019 avant la crise sanitaire.

La France représentait 5,1% du commerce mondial de biens en 2000, 3% en 2019 et seulement 2,5% en 20221 Données Organisation mondiale du commerce. Cette faiblesse est spécifiquement française : entre 2000 et 2023, les exportations françaises ont augmenté en valeur de seulement +69% contre +142% en Italie et +214% en Espagne2 Données Eurostat.

Ce déclin est particulièrement marqué dans certains secteurs, en particulier l’automobile. Alors qu’il dégageait un excédent commercial de +13 milliards d’euros en 2003, il enregistre un déficit de -23,9 milliards d’euros. La France est passé du 2ème au 5ème rang européen en matière automobile. En parallèle, le nombre d’emplois dans cette industrie a diminué de 36% entre 2000 et 20183 Les défis du secteur automobile : compétitivité, tensions commerciales et relocalisation, Keith Head, Philippe Martin et Thierry Mayer, juillet 2020.

Récemment, des dispositifs d’aide pour l’achat de véhicules propres ont accentué cette tendance en l’absence de condition sur le lieu de production. Selon l’inspection générale des finances4 Inspection générale des finances, avril 2023, revue des aides à la transition écologique, le bonus écologique et la prime à la conversion ont financé l’achat de véhicules particuliers importés à hauteur de près de 960 M d’euros, soit 81% du total des aides versées en 2022.

Surtout, le secteur automobile se caractérise par un recours massif à la délocalisation qui constitue une caractéristique spécifique des stratégies d’internationalisation des entreprises française. Le Conseil d’analyse économique5 Les défis du secteur automobile : compétitivité, tensions commerciales et relocalisation, Keith Head, Philippe Martin et Thierry Mayer, juillet 2020 constate ainsi que ce sont les groupes français qui ont délocalisé massivement leur production tandis les constructeurs étrangers (Toyota et Daimler) présents en France ont maintenu leur niveau de production sur le territoire national. Le CEPII6 L’étonnante atonie des exportations françaises, Charlotte Emlinger, Sébastien Jean et Vincent Vicard 2019 ou la direction générale du Trésor7 Trésor-Éco n° 248 - Spécialisation productive et compétitivité de l'économie française constataient dans des publications récentes que cette propension à la délocalisation est une vraie spécificité des entreprises françaises.

Ce constat d’échec fait douter de l'efficacité des politiques de réduction du coût du travail pour réindustrialiser le pays

Depuis plusieurs décennies, et en particulier depuis 2013, la principale réponse pour remédier à cette situation a été de réduire le coût du travail à des travers des aides et des allègements très coûteux. Sans compter toutes les aides sectorielles, les dispositifs se sont accumulés : « allègements Fillon » en 2003, le crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE) en 2013, le Pacte de responsabilité et de solidarité en 2015, etc. Outre le soutien à l’emploi, ces dispositifs ont pour objectif de renforcer la compétitivité des entreprises exportatrices. Dans la mesure où ces entreprises embauchent moins de travailleurs peu qualifiés, ces aides, comme le CICE ou le Pacte de responsabilité, ciblent les salaires supérieurs à 1,6 SMIC pour réduire le coût du travail. Les allègements sur les bas salaires contribuent également à renforcer la compétitivité car elles peuvent conduire à diminuer le coût des consommations intermédiaires : les services consommés par l’entreprise exportatrice seront par exemple moins chers.

L’ensemble de ces aides aux entreprises représente une perte très importante pour les finances publiques, estimées à près de 74 milliards d’euros en 2022 pour les seuls allégements généraux de cotisations sociales8 Rapport d'information n°1685, 16e législature, M. Marc Ferracci et M. Jérôme Guedj. Ce chiffrage ne prend pas en compte les autres dispositifs d’aide comme le crédit d’impôt recherche (7,2 milliards d’euros en 2022) ou la diminution des impôts dits de production (10 Mds d’euros par an) qui ont également pour objectif de renforcer la compétitivité de l’économie française. Ces coûts fragilisent le financement de la protection sociale. Pour mémoire, la réforme des retraites adoptée l’année dernière avait pour objectif de réaliser 10,3 milliards d’euros d’économie en 20279 Programme national de réforme, 2023 .

Or, toutes les études empiriques ont montré que les allègements de coût du travail n’avaient eu qu’un impact limité sur les exportations. Selon le Conseil d’analyse économique10 Yannick L’Horty, Philippe Martin et Thierry Mayer, « Baisses de charges : stop ou encore », Conseil d’analyse économique 2019, les allégements de cotisations sociales sur les salaires supérieurs à 1,6 SMIC n’ont pas d’effet positif sur les exportations. Le comité de suivi du CICE11 Rapport 2018 du comité de suivi du Crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi constatait que les principaux bénéficiaires étaient des secteurs abrités de la concurrence internationale comme l’hébergement-restauration et qu’une grande partie de ces aides ont été recyclées dans des hausses de salaire.

Surtout, des analyses récentes du Conseil d’analyse économique12 Yannick L’Horty, Philippe Martin et Thierry Mayer, « Baisses de charges : stop ou encore », Conseil d’analyse économique 2019 ou de la direction générale du Trésor13 Trésor-Éco n° 248 - Spécialisation productive et compétitivité de l'économie française soulignent que la France ne se caractérise pas par des salaires plus élevés dans l’industrie par rapport aux autres pays de la zone euro. L’écart avec l’Allemagne a été largement résorbé : les coûts salariaux unitaires ont augmenté entre 2006 et 2016 de +1,3 % par an en moyenne en France contre +1,7 % en Allemagne.

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